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Canal+ restitue ses droits à la Ligue et souhaite un nouvel appel d’offres ; le foot français toujours dans l’impasse

Moins d’un mois après le renoncement de Mediapro, exsangue financièrement, à payer les droits de diffusion de la Ligue 1, Maxime Saada, président de Canal+, a annoncé ce mardi 12 janvier vouloir restituer les 3 lots acquis par Canal+ (sous-licenciés par beIN Sports pour 330 millions d’euros) ; Il demande  un nouvel appel d’offres global des droits télévisés de la Ligue 1. estimant  que la « Ligue 1 a perdu de sa valeur » et devrait proposer dans les prochaines semaines une offre bien inférieure aux 830 M€ déboursés par le groupe sino-espagnol en 2018. Canal+, qui a su diversifier son offre depuis la perte du lot principal de la Ligue 1, est également en attente d’un soutien étatique au niveau fiscal, afin d’amortir son réinvestissement dans la diffusion du championnat. En attendant, c’est tout le sport français qui est à bout de souffle.

Maxime Saada, président du directoire de Canal+, a douché les espoirs du football français qui le voyait reprendre les droits TV abandonnés par Mediapro devenu insolvable. Dans un entretien accordé au Figaro ce mardi 12 janvier, il a déclaré qu’il était « dans l’intérêt de tous » de passer par un nouvel appel d’offres sur les droits TV de la Ligue 1 (et 2 ?) . Il invoque trois raisons pour écarter une offre de gré à gré  :

  • La perte de confiance entre Canal+ et le football français depuis plusieurs années. Le président du directoire reproche notamment à certains présidents de clubs de s’être réjouis de la perte par le groupe Canal+ des droits de la Ligue 1 en 2018.
  • Juridiquement, la reprise des droits par Canal+ sans nouvel appel d’offres serait contestable d’un point vue concurrentiel.
  • Économiquement, aucun diffuseur (TPS Star, Orange, beIN Sports, Canal+ et Mediapro) n’a jamais réussi à rentabiliser les droits acquis. Ainsi, une offre de gré à gré ne ferait qu’entretenir ce modèle d’investissement à perte pour Canal+.

Ce dernier argument avancé par Maxime Saada s’explique principalement par « la dégradation absolue du produit Ligue 1 », résultat de la réduction de son exposition médiatique : la diffusion de la compétition sur Telefoot a fait considérablement baisser le nombre de téléspectateurs, et incité encore plus la consommation des matchs via des streams illicites. A titre d’exemple, quand le Classico OM-PSG rassemblait en moyenne 2 millions  de téléspectateurs sur Canal+, seulement 400 000 se sont réunis sur Telefoot cette saison pour y assister.

Le dirigeant de Canal+ estime que le championnat a perdu en attractivité, laissant entendre qu’une Ligue à 20 clubs, ne permet pas de proposer régulièrement des affiches attractives, à l’inverse du Top 14 de rugby, qui a su se réformer.

Enfin, la diversification de de Canal+, tant celle de son offre sportive (le Top 14, la Formule 1, la Moto GP, et l’acquisition des droits de la Ligue des Champions à partir de septembre 2021), que celles des services proposés, avec la signature d’accords de distribution avec Netlfix et Disney+, a rendu le groupe Canal+ moins dépendant de la Ligue 1. La filiale de Vivendi peut ainsi se permettre de patienter avant d’acquérir à nouveau de tels droits.

En attendant, Canal+, qui a payé son lot jusqu’au 5 février, continuera de diffuser deux matchs de Ligue 1 par week-end, et proposera également à la LFP, pour éviter un  écran noir (officiellement, Telefoot doit cesser d’émettre le 31 janvier) une « solution technique universelle qui permettra à tous les Français, abonnés ou non à Canal+, de suivre les matchs en Pay per view ».

Un épilogue attendu par l’ensemble du paysage sportif français

Depuis le 7 octobre 2020, date du premier non-acquittement des sommes dues par Mediapro à la Ligue pour les droits télévisés de diffusion de la Ligue 1 et de la Ligue 2, les acteurs du foot français, et, plus largement, l’ensemble des dirigeants du sport français, retiennent leur souffle.

Et pour cause : les revenus issus des droits TV pour les clubs de l’élite représentent en moyenne 46 % de leur chiffre d’affaires total[1]. Pour 8 d’entre eux, ils s’élèvent même à plus de la moitié de leurs revenus, avec un plus haut pour Nîmes (70 %), Angers (62 %) et Reims (60 %). Couplées à la perte des revenus billetterie, paralysés par le huis-clos, qui s’élève en moyenne 12 % du C.A., les pertes continuent de grimper.

Si la chute de Mediapro a déjà fait perdre 224,8 M€ aux clubs de Ligue 1 (324,8 M€ non-versés lors des échéances d’octobre et de décembre, compensés par un accord entre la Ligue et le groupe sino-espagnol à hauteur de 100 M€, suite à la rupture du contrat de diffusion), qui ne seront pas rattrapables, une offre de reprise faite par Canal+ viendrait limiter les dégâts, mais pas le manque à gagner. En effet, estimés en mai 2018 à 1,2 Md€, les droits TV de la Ligue 1 feront inévitablement l’objet d’une baisse. Mais la nouvelle position de la chaîne cryptée laisse entendre que cette baisse sera plus importante que prévue. Les présidents de clubs,  espéraient ne pas vendre les droits de la Ligue 1 à moins de 800 M€ : ils risquent d’être loin du compte.

Déjà, en décembre, l’offre orale formulée par Canal+ pour la reprise des lots laissés vacants par Mediapro,  s’élevait  selon L’Equipe, à 590 M€ par an pour les quatre années à venir, plus un bonus de 100 M€ en fonction de l’impact sur son nombre d’abonnés. Une diminution de plus de 240 M€ qui touchait déjà l’ensemble sport français.

En effet, suite à la mise en place de la taxe Buffet en 1999, les Ligues professionnelles sont légalement tenues de redistribuer au monde amateur (via le Centre National pour le Développement du Sport) 5 % de leurs revenus issus de l’exploitation audiovisuelle de leurs compétitions. Une diminution des droits TV basée sur cette offre impliquerait ainsi un manque à gagner minimum de 20 M€ pour le financement du monde amateur. Il est important de noter que la taxe Buffet finance également 20 % du budget de l’Agence Nationale du Sport, nouvel épicentre décisionnaire du sport français, qui a pour mission de développer la haute performance sportive, ainsi que de démocratiser la pratique de masse.

De plus, au titre des conventions de solidarité entre le football professionnel (LFP) et amateur (FFF), qui permettent à ce dernier de percevoir 2,5 % des revenus issus des Droits TV, ce sont également au minimum 10 M€ de perte à prévoir pour le foot amateur.

Si aucune offre n’a encore été formulée par Canal+, qui estime que tous les lots proposés ont perdu de leur valeur, nul doute que le montant de la reprise des droits, par le groupe français ou par un autre acteur, sera encore en deçà de sa première offre orale de décembre, au détriment de l’ensemble du sport français.

Des faveurs réglementaires demandées au gouvernement ?

En mai 2018, au lendemain de l’acquisition des droits TV par Mediapro, Maxime Saada, président du directoire de Canal+, avait affirmé que la Ligue 1 « ne valait pas 1 milliard », et se posait des questions sur la rentabilité et la pérennité d’un tel modèle. Et s’il est désormais vu comme le sauveur du football français, qui, pour ce dernier, ne s’attendait sûrement pas à une chute aussi rapide de la chaîne Telefoot, il attendrait cependant des assouplissements du gouvernement sur son secteur d’activité premier avant de proposer une offre concrète.

Effectivement, le groupe Canal+, par l’intermédiaire de son propriétaire, Vincent Bolloré, souhaiterait certains aménagements de l’Etat sur le terrain fiscal,. Il souhaiterait, par exemple, revenir au régime de la TVA sur les abonnements qui existait  jusqu’en 2011, avec un taux de 5,5 %,. Il est passé à 7 % en 2011, puis à 10 % en 2014, et doit encore d’être augmenté en 2021 : cette augmentation a coûté 100 millions d’euros au cours de la dernière décennie, d’après Le Monde.  Il aimerait également obtenir des aménagements concernant le cinéma et les séries, s’agissant notamment du nouveau décret SMAD qui envisage une révision de la chronologie des médias, et qui, une fois de plus, affaiblirait la différenciation de Canal+ par rapport à ses concurrents étrangers. Mais les négociations entre Canal+ et le Gouvernement n’ont débouché sur aucune solution, laissant le football français en asphyxie.

Création d’une commission d’enquête parlementaire

Les revenus des droits TV issus des compétitions professionnelles sont à l’origine d’une partie importante de l’ensemble du sport amateur. Ainsi,  la défaillance du contrat entre la Ligue et Médiapro implique directement le financement des politiques sportives en matière de haut niveau et de sport de masse. Elle crée de fait une crise systémique du modèle sportif français et met en péril le financement du service public du sport.

Le 30 décembre dernier, Cédric Roussel, député LREM des Alpes-Maritimes, a proposé la création d’une commission d’enquête sur l’attribution par la LFP des droits d’exploitation audiovisuelle de la Ligue 1 sur la période 2020-2024 à la société Mediapro. Constituée de 48 parlementaires, la commission aura pour but « d’apporter des solutions pour qu’un tel risque [la fragilisation du service public du sport] ne se reproduise pas ».

La démarche de cette résolution consiste à faire toute la lumière sur les responsabilités des différentes parties à l’appel à candidatures publiques.

[1] Chiffres comptables calculés sur la base du rapport financier du football français de la DNCG effectué pour la saison 2018-19

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